• L'intimité du tueur

     

                   Accablé au fond de son canapé à l’heure des informations télévisées, Alain Cojeul passait en revue toutes les chaînes dont il disposait. Il assistait à une imposture criminelle dont il était la victime impuissante. Consterné, écœuré, il ouvrait l’œil rond du calamar qui lentement remonte des abysses où il se complaisait depuis des siècles.

     

              Les commentaires des journalistes, qui cachaient leur excitation derrière un effroi de bon aloi, ulcéraient Alain Cojeul plus encore que les prétentions délirantes de l’usurpateur : « Le marginal mis en examen à Lyon pour le viol et le meurtre d'une jeune étudiante, et qui avait avoué à l'issue de sa garde à vue être l'auteur d'autres agressions sexuelles, s'accuse aujourd’hui d’une centaine de crimes. Si ses aveux sont confirmés, Jean-Marie Mirnat, âgé de 37 ans, deviendrait l’un des tueurs en série les plus prolifiques de l’histoire criminelle. Selon les enquêteurs, il reste à déterminer la part de fantasmes et de réalité dans ses déclarations. Le meurtre de Nicole Vilar, une  jeune étudiante de 19 ans, marquerait la fin d'une longue série d'agressions commises pendant une dizaine d'années. Jean- Marie Mirnat serait entre autres responsable de la disparition de trois étudiantes il y a deux ans sur le campus de Lyon. Cette triple disparition reste aujourd’hui encore un mystère… » Suivaient les commentaires éclairés d’éminents criminologues qui enfouissaient leur incrédulité au fond de leur poche, le doute n’est pas vendeur. Si la justice se montrait prudente, les médias s’emballaient sans retenue comme si Mirnat allait s’offrir une entrée fracassante dans le livre des records, événement (exploit ?) qu’il ne fallait surtout pas manquer. Ses malheureuses victimes, ou présumées telles, étaient laissées dans l’ombre, anonymes, floues, des faire-valoir moins intéressantes que leur bourreau.

     

              Alain Cojeul coupa rageusement le son du téléviseur. Ce qui ne l’apaisa en rien. Les échos diffus des mêmes informations lui parvenaient d’un appartement voisin comme un souffle ironique qui le ciblait personnellement. Il s’extirpa du canapé et se mit à tourner en rond dans le petit salon, tiraillé par des sentiments contradictoires.

     

              C’était un retraité bedonnant de soixante-neuf ans au crâne défolié dont le surpoids se répartissait inégalement du menton à l’abdomen. Des joues lourdes et un menton multiple arrondissaient exagérément un visage sans angle. Mollesse d’un corps sans forme que n’améliorait pas une robe de chambre délavée qui tombait comme une serpillière. Cet enrobage disgracieux, cette gangue molle qu’il traînait depuis l’enfance, il n’avait jamais cherché à s’en affranchir. Et pourtant ce corps ingrat lui avait fait honte ; ne l’avait-on pas surnommé « le mollusque » ? Au terme d’une pénible adolescence, le mollusque découvrit les avantages qu’il pouvait tirer de cette disgrâce physique. Elle lui offrait un abri, une protection caoutchouteuse étanche aux agressions extérieures. Il s’arrondissait, s’enfonçait en lui-même, disparaissait au centre d’un bunker de chairs, boule de mousse qui ne donnait aucune prise aux dents les plus agressives. Une limace visqueuse qui utilisait la répulsion physique comme arme de défense, une défense passive redoutablement efficace qui lui avait permis de traverser victorieusement tous les orages.

     

              Cojeul se figea devant la baie vitrée. Une pluie d’automne  mangeait  la  ville,  seuls  surnageaient quelques halos mouillés. Ce vague reflet qui se décomposait et dégoulinait sur le verre, c’était le sien. Il chercha à capturer son visage fuyant dans le flou bleuâtre, image insaisissable. Tournant le dos à la fenêtre, Cojeul planta son regard sur la moquette, ignorant les salves publicitaires muettes qui déferlaient sur l’écran plat. Cet imposteur de Mirnat ! Ce marginal qui jouait les stars, comme il aurait voulu l’étrangler !

     

    Discrétion, invisibilité. De l’anonymat comme art du camouflage, le credo d’Alain Cojeul. Ça lui avait plutôt bien réussi : jamais vu, jamais pris. Cela tenait du tour de magie. Alain Cojeul, le grand illusionniste. Il était là mais on ne le voyait pas, il passait inaperçu sur la grande tapisserie du monde.

     

              L’anonymat, tel était le secret de son invulnérabilité. Alors pourquoi maudire cet escroc de Jean-Marie Mirnat devenu soudain la coqueluche des médias ? La célébrité avait toujours effrayé Cojeul. Quand ses exploits remplissaient les pages des journaux, il jouissait dans l’ombre en suant de peur. La gloire ne dure qu’un temps, l’apothéose précède toujours la chute, le triomphe vous mène directement à l’échafaud. Au panthéon du fait-divers, Alain Cojeul ne voulait pas entrer prématurément. Pour reprendre un terme à la mode, il avait choisi la méthode « durable ».

              Mais il est des jours où le costume du prédateur inconnu vous semble si étroit qu’il en devient  insupportable. On brûle de l’arracher, devenir enfin visible, monter sur la scène, s’ouvrir au public. Regardez-moi ! Admirez-moi ! Gloire et thanatos… C’est dans ces moments-là que le danger est le plus grand. Qu’il faut poignarder son ego, tuer l’orgueil, l’enterrer, se recroqueviller dans sa chair. Post coïtum, animal effrayé, aux  abois.  L’instinct  de  survie  avait  toujours  été  le plus fort : Alain Cojeul se dissimulait dans sa gangue de chair, crapaud qui s’enfouit au plus profond d’une mare, indécelable, indétectable. Sa graisse l’absorbait, il y disparaissait. Se sacrifier au besoin de reconnaissance et à la gloire éphémère des médias ? Ou continuer à jouir dans l’ombre ? Pendant toutes ces années, il avait choisi l’ombre.

          Mais la donne avait changé.

     

               Cojeul avait cessé toute activité depuis deux ans, depuis que le crabe avait commencé à lui bouffer le ventre. Volte-face de la peur ! L’ennemi était en lui. Ce n’étaient plus les flics, les gendarmes, les juges, les procureurs, les justiciers de trottoirs et de bistros qui appelaient au lynchage. C’était cette chose sournoise et rampante qui le grignotait de l’intérieur, qui gagnait sans cesse du terrain, inexorablement… Une première opération avait désarmé le crabe. Et puis, la rechute. Les médecins se montraient très réservés quant à l’opportunité d’une deuxième opération. Il avait repris la chimiothérapie, deux séances par semaine, et toute une équipe de spécialistes surveillait de près l’appétit de la bête. Cojeul tentait de décrypter la vérité dans leurs mimiques, leurs silences, leurs non-dit. Jusqu’à la réunion pluridisciplinaire de la veille… Les médecins avaient  décidé de lui épargner les fausses espérances : il ne lui restait que quelques semaines à vivre, trois ou quatre, peut- être cinq, six dernier prix. C’était déjà un miracle qu’il ait tenu jusque-là, il ne fallait pas s’attendre à une quelconque remise de peine. Marchandant avec lui-même, Alain Cojeul osait espérer un crédit supplémentaire d’une ou deux semaines. Six et deux, huit… Huit semaines, dernier délai, concéda une voix qui semblait venir de Là-Haut. Mais pourquoi lui accorderait-On ce cadeau, cette ultime concession ? Un sursis pour qu’il ait le temps de  se  racheter ? Ou de montrer enfin sa vraie valeur aux yeux du monde, de dévoiler son immense talent ? Cela dépendait de quel côté venait la voix. Cet incroyant penchait plutôt pour le diable.

     

              Alain Cojeul savait pertinemment que la camarde pouvait aussi bien venir le chercher les jours prochains, peut-être le lendemain. Il n’était pas nécessaire de lui fournir un dessin explicatif : quand l’organe malade cesserait de fonctionner, l’empoisonnement serait fulgurant. Le cancer ne serait qu’indirectement responsable de sa  mort.

     

     

     *

     

       

                Alain Cojeul écrasa son front contre la vitre froide ; son haleine acide se surajouta à la buée.

     

              Il perdait du poids par dizaine de kilos ; sa peau devenue flasque pendait par vagues sur ses hanches. Il se laissait aller, n’avait goût à rien, n’avait aucun désir sinon celui d’être en paix. C’était curieux : alors que la peur de souffrir, ainsi que la peur panique de se trouver pris sous les coups de bâtons de la vindicte populaire, de se faire lyncher par la foule enragée, lui avaient toujours pourri l’existence, l’idée de mourir ne l’effrayait plus. Passé le coup de massue du verdict médical, il attendait, maussade, que la mort vienne le prendre, comme on attend l’employée d’une agence de voyage chargée de vous donner votre numéro de siège, sans bien réaliser que ce train-là ne le mènerait nulle part. Comme s’il ne vivait plus qu’à travers sa maladie, comme si le crabe était devenu son compagnon, un camarade un peu trop envahissant qui lui mangeait le gras de la vie.

     

       Alors le reste…

     

            Et puis cet énergumène. Ce Jean-Marie Mirnat de mes deux ! Cet usurpateur ! Ce vantard ! Un moins que rien, un minable, qu’il avait tiré du ruisseau, du néant. Alain Cojeul lui avait offert une part de célébrité, une petite tranche de gloire, à ce mange-miettes. Et voilà que, des miettes, il n’était plus question. L’autre s’emparait de tout le gâteau et ne laissait rien.

     

            Ne s’était-il pas volontairement laisser prendre, cet imbécile, pour acquérir une gloire factice ? Et les médias tout heureux de se laisser manipuler par ses sottes prétentions… L’un des tueurs en série les plus prolifiques  de l’histoire criminelle. Tu parles !

     

           Alain Cojeul n’était concerné en rien par cette Nicole Vilar. Il laissait l’entière responsabilité du meurtre à son disciple. Jean-Marie Mirnat avait enfin pris son envol, très mal… Ses maigres ailes ne l’avaient pas porté bien loin : il s’était fait prendre aussitôt. L’incapable ! Cojeul n’était pas fier de son élève.

     

            Les trois étudiantes de Lyon ? Mirnat avait participé aux réjouissances, certes, mais n'avait joué qu’un rôle de comparse. Les petites Lyonnaises, personne ne les reverrait jamais. Cojeul était bien placé pour le savoir, c’était son dernier exploit avant qu’il ne prenne sa retraite d’assassin pour cause de longue maladie.

     

     

     

    *

     

     

     

           Cojeul s’écarta de la baie vitrée qu’il semblait avoir noyée de ses larmes. Des larmes ? Quelles larmes ? D’aussi loin que remontaient ses souvenirs, il n’avait jamais pleuré de sa vie. Sauf une fois, quand il avait sept ans… Ce mauvais jour remontait inopportunément à la surface de sa mémoire quand il s’y attendait le moins et le plus souvent la nuit pendant son sommeil, l’entraînant dans une lessiveuse de cauchemars. Il aurait voulu le piétiner, l’écraser, mais allez donc étrangler un souvenir.

     

            Il avait échappé à la justice. Des inconnus avaient été inculpés puis jugés et condamnés à sa place. C’était hier, jadis, si loin… Il avait oublié leurs noms, effacés dans la vapeur du temps comme le paysage urbain derrière cette vitre. D’autres, nombreux, subissaient l’outrage des longues gardes à vue avant d’être relâchés. Alain Cojeul l’apprenait par hasard à la radio ce qui ne lui posait aucun problème existentiel, il en goûtait au contraire un sentiment de toute puissance. Il balançait un coup de pied dans le vrac du monde et les humains s’activaient dans tous les sens comme des termites en folie sans deviner un seul instant qu’il était à l’origine du grand bordel. Des mythomanes, des malades revendiquèrent ses propres crimes, ce qui l’amusa  beaucoup. Il jouissait silencieusement de son anonymat et de ses grands secrets. « Si vous saviez seulement à qui vous parlez… » signifiait le large sourire qu’il adressait à la boulangère, au charcutier, à la postière, aux voisins, qui croyaient s’adresser à un individu sans histoire, poli, aimable, mais tout à fait terne, morne, insipide, qu’on oubliait dans l’instant. Ce plaisir solitaire et narcissique lui convenait très bien. Certes, il dut lutter parfois contre un pénible sentiment de frustration, un désir sournois de reconnaissance, l’ego qui vous chatouille, l’ego qui perdit les tueurs célèbres, ceux qui montèrent sur l’échafaud ou qu’on assit sur la chaise électrique. Mais jamais il ne se sentit vraiment floué qu’on lui volât la paternité de ses succès. Rester ignoré fut le prix à payer pour sa longévité… Oh ! Comme les ardents défenseurs de la peine de mort ont raison encore aujourd’hui : la guillotine le dissuada, s’il fut nécessaire, de goûter à la célébrité. D’avoir su résister aux pulsions de son ego le remplissait de fierté. Il survécut dans l’ombre et le jeu dura longtemps. Ce fut lui le plus malin : jamais vu, jamais pris ! Soudain, il surgissait, et hop ! il disparaissait aussitôt, de retour dans l’ombre. Accroupi, il sentait la grande faux aveugle de la justice lui frôler le crâne.

                Le verbe disparaître ne convient pas. En fait, il est toujours là mais on ne le voit pas, anodin, indiscernable dans la foule. Son image ne s’imprime pas dans les mémoires… Quand les enquêteurs l’approchaient pour cause de trop grande proximité avec la victime, il leur jetait aux yeux une sorte de poudre magique et il devenait transparent. Ils finissaient toujours par écarter cet insignifiant personnage, enrobé dans sa graisse, sa mollesse, son apathie. Une poudre magique qui s’appelle aussi la chance.

    Et puis, la lassitude… Il s’aperçut qu’il n’y trouvait ni goût ni plaisir : tuer comme on baise pour calmer ses glandes. Aujourd’hui, la maladie remplissait sa vie. Sauf que… Ce Jean-Marie Mirnat ! Ce médiocre ! Ce nul qui ne serait rien sans lui, qui revendiquait sans vergogne la paternité de ses exploits. Un flot d’amertume et d’aigreur le submergeait, une nausée semblable à la buée fade qui dégoulinait le long de la vitre.

         Il avait été beaucoup trop malin, finalement.

               Il n’avait jamais eu d’ambition. Et les circonstances, elles seules, l’avaient toujours mené. Une porte  s’entrouvrait devant lui et il se précipitait. L’affaire réglée,  il se jetait aussitôt en arrière, refermait la porte, s’évaporait. Les circonstances et un sens aigu de la méthode. Sans oublier la chance, bien sûr, compagne fidèle sans laquelle rien n’est possible. Cojeul, qui n’était pas cinéphile, se souvenait d’un film des années 70, L’angoisse du gardien de but au moment du penalty. Le tueur en série est comme le gardien de but : s’il n’a pas la chance de son côté, sa carrière sera brève. Pas de grand gardien de but sans la chance. De ce côté-là, Cojeul était verni. Tous les penaltys qu’il  avait détournés !  Cojeul  n’était  pas croyant  mais un coup de main du diable est toujours le bienvenu, ça ne se refuse pas.

             Il était temps de leur montrer à tous, maintenant qu’il allait mourir, l’étendue de son talent, de son  immense  talent ! Lui, Cojeul, le mou, le méprisé, qu’on avait surnommé « le mollusque » eh bien, il était énorme, phénoménal, digne des grands hommes qui ont marqué l’Histoire. Il était tout simplement génial, pourquoi jouer au faux modeste ? Il devenait urgent de jeter cette vérité à la face du monde. Quel dommage ce serait, quelle peine, d’emporter son secret dans la mort, de l’enfouir sous une pierre tombale grise et anonyme. Cela lui paraissait soudainement insupportable, inconcevable. Maintenant, il pouvait totalement libérer son ego puisque que la justice ne le rattraperait jamais !

     

     

     

     

     

     
     
                Avant Melun, Cojeul s’engagea sur l’autoroute A5. Il roula presque une heure sans forcer la vitesse.

            Il stoppa la Kangoo devant le portail d’une propriété que la nuit rendait sinistre. Aux grondements furieux qui déchiraient quelques soupçons de silence, on devinait qu’elle se situait à proximité d’une voie très fréquentée. Cojeul ouvrit la grille dans la lumière des phares. Il se gara sous un abri en parpaings et fibrociment avant de refermer soigneusement la grille. Il grimpa les trois marches d’un perron et pesa sur une lourde porte blindée. Celle-ci s’ouvrit sans se plaindre sur des gonds parfaitement huilés. Il revint à la Kangoo dont il ouvrit brusquement la porte arrière.

              L’éclat aveuglant d’une lampe torche blessa les yeux de Nadine qui s’était rapetissée dans un coin de la fourgonnette. Les effets du Taser s’estompaient. Les soubresauts de la Kangoo s’étaient douloureusement imprimés dans son dos, ses bras, ses jambes. Les blessures que lui avait infligées le faux éditeur semblaient superficielles mais le sang avait largement imbibé son tailleur rose lilas dont les coutures avaient commencé à craquer. Les larmes se mélangeaient au fond de teint et à la poudre de riz en une pâte collante. Si elle ne comprenait  rien à ce qui se passait, une certitude glacée avait envahi  son esprit : le type allait la tuer. Nadine sentait, nichées au profond de son ventre, la présence de deux forces antagonistes qui bientôt lutteraient férocement entre elles : le renoncement et la révolte. Elle ignorait laquelle l’emporterait.

              — Elle sort gentiment de là-dedans. Si elle est obéissante tout se passera bien.

             Au terme d’un rapide conciliabule intérieur, Nadine se décida à bouger. La peur plombait ses viscères, chassant  le sentiment de révolte dans un tout petit recoin ignoré. Opposer toute l’inertie possible aux injonctions du type n’était pas un bon choix. La peur lui dictait d’obéir servilement, ce à quoi l’encourageait une petite voix ténue, celle de la révolte, qui lui soufflait timidement de se montrer docile en attendant son heure.

              — On avance gentiment. Inutile de crier. Le seul voisinage, c’est les rats et quelques chiens.

            Nadine renifla la ville. Une banlieue veuve de réverbères. Le silence était lacéré toutes les deux ou trois secondes par les impacts ronflants ou stridents des véhicules. Cojeul éclaira obligeamment les trois marches du perron sous les pieds de Nadine. Pouvait-elle encore fuir ? Elle marqua un très léger temps d’arrêt. La pointe du couteau lui rentra aussitôt dans la chair. Comme une piqûre de rappel. Elle monta les marches en claudiquant, une chaussure en moins, le couteau en équilibre instable entre ses omoplates : je te pique, je te pique pas, c’est toi qui  vois.

            Cojeul la poussa dans un corridor obscur. Nadine entendit un claquement dans son dos puis une lumière maigrelette jaillit de nulle part, révélant l’état de délabrement avancé de la bâtisse. Le pavement disparaissait sous des siècles de crasse ; un papier-peint misérable s’auréolait d’humidité, se décollait par lambeaux ; des lattes de bois pendaient du plafond.

      — L’escalier, en face.

           Nadine jugea prudent d’obéir sans discuter. Elle se risqua sur les marches plâtrées par la dermatose des murs. Malgré sa lassitude elle évita de se soutenir à la rampe en bois verni torsadé dont les attaches s’étaient libérées de leur support. Le couloir du premier étage n’était pas en meilleur état que celui du rez-de-chaussée.

      — À droite !

               Cojeul alluma la lumière derrière Nadine. La  pièce était vide. Derrière les fenêtres empâtées de suie grasse, on devinait des volets hermétiquement clos. Le plancher était gris de poussière et une lèpre humide courait sur les murs. Le plafond était crevé en de multiples endroits. Une sorte de cagibi s’ouvrait au fond de ce qui avait pu être une chambre en des temps plus heureux, certainement très lointains. D’une vive poussée entre les omoplates, Cojeul invita Nadine à y entrer. Il tourna l’interrupteur en porcelaine. C’était un débarras d’environ deux mètres sur trois, dépourvu de fenêtre. Nadine nota le matelas de mousse jeté à même le plancher et le seau hygiénique dans un angle. Il y avait aussi une chaise, une petite table, un ordinateur portable sur la table avec une imprimante et une ramette de papier. 

     — Son bureau, annonça Cojeul. Elle sait se servir d’un traitement de texte ?

             Le petit balancement de tête de Nadine pouvait passer pour un oui.

    — Ça vaut mieux pour elle, dit Cojeul.

              Il alluma l’ordinateur et sortit du cagibi.

       — Inutile de se casser la voix en appelant au secours. Je crois avoir précisé qu’il n’y a pas de voisinage.

             Nadine se tourna vers son ravisseur. Malgré l’angoisse qui la tenaillait, elle eut la force de le fixer dans les yeux.  En pure perte. C’était comme si le regard de l’autre était creux.

     — Qu’est-ce que vous me voulez ? s’entendit-elle prononcer.

     — Écrire l’histoire de ma vie, répondit Cojeul avant de claquer la porte.